Déclaration finale du 2e Forum mésopotamien de l'eau
17 janvier 2026, Diyarbakır (Amed)
Pour un avenir hydrique façonné par la volonté du peuple en Mésopotamie
Intégrer les eaux, pour une vie commune !
Nous, participants au 2ème Forum mésopotamien de l'eau, nous sommes réunis avec plus de trois cents militants, universitaires, chercheurs, étudiants, femmes, organisations écologiques et représentants des gouvernements locaux de Turquie, de Syrie, d'Iran, d'Irak et des régions du Kurdistan situées à l'intérieur des frontières de ces États, ainsi que de neuf autres pays, sur les rives de l'ancien Tigre à Diyarbakır (Amed) du 17 au 19 octobre 2025.
L'eau est l'élément le plus fondamental de la vie dans cette région, et l'avenir de la Mésopotamie dépend de notre capacité à organiser la défense de ses bassins hydrographiques. Sur cette base, trois groupes de travail ont été créés avec la participation active des membres du forum :
- Dénominateur commun pour la lutte pour l'eau, la paix et la liberté
- Gestion démocratique et écologique de l'eau, et libération des bassins hydrographiques
- Diplomatie populaire de l'eau
Le capitalisme, l'industrialisation et les politiques des États-nations entraînent une domination et une exploitation de nos espaces de vie qui exacerbent les crises écologiques et sociales. Presque aucun endroit sur Terre n'échappe aux efforts de maximisation des profits. La Mésopotamie, une région riche en biodiversité et berceau de l'une des premières civilisations humaines, est parmi les plus gravement touchées par ces crises.
L'effondrement du patrimoine naturel et culturel de notre région, l'aggravation de la crise climatique, la pollution industrielle et les politiques de sécurité régionales exercent une pression considérable sur le Tigre et l'Euphrate, détruisant presque complètement la vie dans le bassin. Les fleuves sont des atouts fondamentaux et vitaux qui ouvrent la voie à l'intégrité écologique, à la justice sociale et à une paix durable. Aujourd'hui, cependant, ils ont été transformés en de simples « objets » sur lesquels les pouvoirs en place, par le biais de politiques de pouvoir et d'une planification à courte vue, ont établi leurs politiques coloniales.
La centralisation axée sur le capital mise en œuvre depuis des années dans le cadre du GAP (Projet Anatolie du Sud-Est) transforme l'eau en une marchandise. Or, cette approche ne fait qu'aggraver la crise de l'eau. Une chaîne de barrages qui coupe le cours naturel des rivières élimine l'agriculture dans les vallées et les plaines submergées, détruisant ainsi les écosystèmes et les habitats. Elle entraîne, en particulier à travers de grands projets d'irrigation, une salinisation accrue des sols dans l'ensemble du bassin et l'effondrement des économies locales. Cette transformation crée un nouveau modèle économique qui pousse les jeunes de la région au chômage et dépossède les populations de leurs terres. De plus, des années de méga-projets, justifiés en théorie par le « développement » mais suivis dans la pratique par des interventions militaires et des mesures de sécurité, ont déplacé de force des millions de personnes et aggravent les dommages sociaux et écologiques.
Nous sommes en train de détruire les ressources en eau et les rivières de Mésopotamie. L'avenir de l'eau est lié à la vie commune de tous les peuples qui vivent dans cette région. Par exemple, dans la région du Kurdistan au sein de l'État iranien (Rojhilat), 1 300 barrages et 120 000 puits sont en train de détruire les ressources en eaux superficielles et souterraines. Les vallées du Munzur, du Zilan, du Botan, du Murat, du Tigre, de l'Euphrate et du Zap, dans le bassin mésopotamien en Turquie, sont endommagées par des centaines de barrages. Cela suffit à démontrer clairement l'ampleur de la crise régionale de l'eau. Les guerres menées dans les bassins du Tigre et de l'Euphrate, les pratiques liées à la sécurité et les projets de barrages et de centrales hydroélectriques qui perturbent le cycle écologique des fleuves ont trouvé leur place dans les pages sombres de l'histoire mondiale.
Pour ces raisons, comme lors du 1er Forum mésopotamien de l'eau en 2019, nous nous sommes réunis lors de ce 2ème Forum mésopotamien de l'eau afin d'organiser notre résistance à la destruction causée par la séparation des ressources en eau de la vie et leur abandon aux forces du marché et au monopole de l'État. Nous affirmons que le droit à l'eau est un droit à la vie.
Nous avons convenu que la volonté de libérer les eaux et de transformer le système d'exploitation actuel repose entre les mains du peuple. Les connaissances accumulées par les femmes, les agriculteurs, les bergers et les populations déplacées constituent l'un des fondements essentiels pour établir une politique de l'eau juste.
Tout comme les fleuves transfrontaliers ont rendu caduques les frontières tracées, les populations vivant dans le bassin renforceront également leur vie commune et leur lutte pour l'eau en ne reconnaissant aucune frontière. La détermination des femmes dans la lutte pour l'eau et la relation culturelle et religieuse que les peuples de Mésopotamie ont établie avec l'eau sont le souvenir le plus fort de leur identité commune.
Cette déclaration est le résultat de trois jours de discussions, de souffrances partagées, d'espoirs et de volonté collective. Nous appelons tous les peuples à défendre la libre circulation de l'eau, la vie commune des peuples de Mésopotamie, et à œuvrer ensemble pour un avenir de paix. Nous soulignons également que la volonté collective établie lors du 1er Forum mésopotamien de l'eau à Sulaymaniyah pour résister à la marchandisation de l'eau, à l'utilisation de l'eau comme arme et aux politiques d'hégémonie régionale s'est renforcée aujourd'hui à Amed et continue d'être le principe fondamental qui guide notre lutte.
À propos de l'esprit du Forum
Le 2ème Forum mésopotamien de l'eau a été organisé en s’appuyant sur le pouvoir collectif de la solidarité, avec une perspective critique sur la domination et le langage de la domination.
Les sessions thématiques, les ateliers et les évaluations conjointes ont été axés sur la liberté de l'eau. Cela a démontré une fois de plus que la crise croissante de l'eau dans cette région est bien plus qu'un simple problème technique. Le consensus qui s'est dégagé des discussions du forum est que la crise de l'eau en Mésopotamie n'est pas une coïncidence. Cette crise est notamment le résultat de projets d'accumulation de capital, de politiques de sécurité et de formes patriarcales de gouvernance.
Dans une région caractérisée par des conflits armés, nous avons constaté que les gens peuvent s'exprimer ensemble et que la solidarité est possible. Les discussions ont démontré la puissance de la volonté populaire. Le forum a également mené des discussions approfondies sur l'éthique de l'eau, l'organisation horizontale, la communication démocratique sur l'eau, l'idée de créer une académie écologique libre et le rôle de l'éducation dans la sensibilisation sociale. Ces discussions ont démontré que la lutte pour l'eau doit être menée avec une dimension et une ligne internationales.
Notre appel : récupérons les fleuves
Nous insistons sur l'objectif de libérer l'eau et la vie, qui en est la composante indispensable. Nous rejetons l'interruption du débit du Tigre, de l'Euphrate et de leurs affluents, la captivité créée par les politiques coloniales en matière d'eau et le militarisme qui encercle nos bassins. La liberté des fleuves est la liberté du peuple de Mésopotamie.
Lorsque l'eau est libérée, la société est libérée. Lorsque les fleuves sont coupés, l'histoire, la mémoire et la culture s'assèchent également. Nous rejetons cette « sécheresse ». Nous reconnaissons que la crise de l'eau n'est pas une « fatalité », mais plutôt le résultat de choix politiques, et nous créons une volonté collective pour mettre fin à cette sécheresse et à cette captivité.
Les propositions que nous présentons ci-dessous représentent la sagesse collective du peuple. Nous appelons toutes les administrations locales, les assemblées communautaires, les organisations écologiques, les chambres professionnelles, les organisations de femmes, les universités et tous les acteurs qui luttent dans tout le bassin à prendre la responsabilité de leur mise en œuvre. Cet appel n'est pas un souhait, mais une invitation à lutter politiquement avec détermination.
1. Le chemin vers la paix ouvert par les fleuves
Nous déclarons qu'en Mésopotamie, la liberté des fleuves et la paix durable sont un même combat. Contre la fragmentation de cette région, nous défendons une société démocratique et la liberté de vivre. Le cours du Tigre et de l'Euphrate nous montre que les fleuves ne sont pas seulement des voies navigables qui traversent les frontières. Ils sont les plus puissants artisans de la paix, reliant le passé, le présent et l'avenir des peuples.
Libérer les fleuves signifie briser les chaînes de la domination qui usurpent la vie. Cette lutte rejette le système de domination qui transforme l'eau et les bassins hydrographiques en marchandises et les soumet à l'accumulation de capital. Elle repose sur une éthique de l'eau fondée sur les droits à la vie et sur une base pour la paix construite par la voix collective du peuple. C'est un voyage qui s'appuiera sur la volonté commune du peuple. Nous sommes déterminés à être les bâtisseurs de ce voyage.
1.1 Tisser la paix et la solidarité autour des fleuves
La paix apporte la justice sociale et la liberté dans tout le bassin, tout en supprimant les obstacles à l'écoulement de l'eau. Chaque conflit, chaque intervention qui entrave l'écoulement de l'eau assombrit l'avenir du Tigre et de l'Euphrate. Par conséquent, une paix durable englobant tous les habitants de Syrie, la stabilité sociale en Irak, l'ouverture à la démocratie en Iran et une résolution juste et démocratique de la question kurde en Turquie sont des conditions essentielles à la libération de l'Euphrate et du Tigre. Le peuple doit unir ses efforts pour la paix et la libération des fleuves dans un même combat.
Ceux qui libèrent les eaux peuvent aussi tisser la paix. Libérer le cours des fleuves, c'est libérer la vie collective de cette région.
1.2 Un nouveau récit pour une vie commune
Nous appelons les gouvernements, les universités et les médias à abandonner le langage qui fait de l'eau un outil de conflit ou d'hégémonie. Chaque approche qui cantonne l'eau à l'agenda du capital et du pouvoir est un nouveau coup porté à la mémoire de cette région. Il est de notre responsabilité commune d'établir un langage qui considère l'eau comme un être vivant et libère les êtres vivants.
L'histoire de la Mésopotamie est aussi celle de ses fleuves. Cette histoire est un savoir et une datant de milliers d'années. C'est la résilience de la vie. Ce lien établi avec l'eau est le langage le plus simple de la paix. Ce langage est libre des ambitions du capital et des États éloignés de la démocratie. Il embrasse la liberté de la vie et existe grâce au souffle collectif de son peuple. Quiconque peut entendre le langage des fleuves le sait : la paix prospère dans le bruit de l'eau.
1.3 Solidarité internationale
Les processus de paix nécessitent une solidarité internationale et un engagement social fort. Le succès de la quête de paix en Turquie, en Syrie et dans la région est possible grâce au soutien de tous les peuples de la région. L'effondrement écologique en cours en Mésopotamie est devenu une menace pour la sécurité mondiale. Par conséquent, la communauté internationale a le devoir de défendre conjointement la paix et la justice écologique. Tout soutien à la paix est un soutien à la vie écologique, à la libre circulation des fleuves et à la justice sociale.
1.4 Notre relation avec l'eau, de bas en haut
Des communes de l'eau devraient être créées, à partir des villages, des quartiers et des villes, avec la participation des populations, des écologistes, des chercheurs, des organisations démocratiques et des représentants des organisations de femmes et de travailleurs. Ces communes constitueront le fondement d'une nouvelle organisation sociale fondée sur la liberté de l'eau et le droit des populations à s'exprimer. L'objectif principal est de créer l'Assemblée mésopotamienne de l'eau, une fédération de ces structures. Cette assemblée sera l'expression institutionnelle de la volonté collective qui embrasse la liberté des rivières et de la vie et révèle une nouvelle approche politique qui développe une perspective libertaire sur l'eau.
1.5 Reconnaître les rivières comme des êtres vivants
Les rivières ne sont pas simplement des « ressources » telles que définies par les systèmes patriarcaux et capitalistes, mais des êtres vivants. Cette caractéristique des rivières doit être garantie aux niveaux national et international, et une lutte organisée à l'échelle mondiale doit être menée pour assurer leur protection. Pour la mémoire, la culture et l'avenir de tous les peuples, le lien spirituel établi avec les rivières doit être protégé. Les rivières doivent cesser d'être des objets sur lesquels les pouvoirs dominants font valoir leurs intérêts étroits ou exercent une domination injuste.
Nous mènerons une lutte juridique globale pour faire reconnaître le statut des rivières en tant qu'êtres vivants. Un groupe de travail est nécessaire pour établir un cadre juridique qui reconnaisse les droits des rivières, en réponse aux barrages et autres projets d'intervention sur l'eau, aux politiques de sécurité et aux initiatives capitalistes qui nuisent aux rivières.
1.6 Coalition des villes fluviales de Mésopotamie
Des réseaux de solidarité devraient être mis en place entre les villes qui constituent le cœur de la Mésopotamie, telles que Amed, Sulaymaniyah, Bassorah, Hassaké, Mossoul, Bagdad et Ahwaz. Ces liens interurbains devraient être renforcés par la diplomatie populaire. Les réseaux d'entraide créés à l'initiative des populations renforceront la liberté de l'eau et la consolidation de la paix, tout en démontrant l'absurdité des frontières artificielles entre les États-nations. Cette alliance protégera le bassin, luttera contre les obstacles à l'écoulement des fleuves et créera un axe collectif qui permettra de surmonter la domination établie par les puissances dominantes.
1.7 Principes fondamentaux de justice
La protection de l'eau et de tous les écosystèmes aquatiques est le fondement d'un accès équitable à l'eau pour tous. Les fleuves, les marais, les zones humides, les lacs, les forêts et les terres agricoles de Mésopotamie constituent la mémoire collective de cette région. La protection de ces zones est essentielle tant pour la justice écologique que pour la justice sociale. La liberté de l'eau et de la vie doit être défendue. L'eau ne peut être ni marchandisée ni commercialisée. L'eau ne peut être transformée en un outil d'hégémonie pour des raisons de sécurité. Toute politique qui s'empare de l'eau doit être perçue comme une atteinte à la volonté du peuple. Par conséquent, la liberté de l'eau est la condition la plus fondamentale pour la liberté du peuple.
2. Justice climatique et hydrique contre destruction écologique : liberté de l'eau et absence de structures de domination
Il faut abandonner l'approche destructrice, centralisée et axée sur les entreprises en matière de politiques de l'eau. Cette approche est un système de domination qui subordonne les cours d'eau et la vie des populations aux intérêts de l'accumulation du capital. Le contrat social du peuple rejette ce système et établit une ligne de résistance fondée sur la liberté de l'eau. Cette résistance renforce la volonté du peuple contre l'hégémonie construite par des politiques capitalistes axées sur la sécurité. Par conséquent, toute politique qui protège l'eau protège l'avenir commun du peuple. Toutes les politiques que nous élaborons dans ce cadre donneront la priorité à la libre circulation de l'eau et à la vie en Mésopotamie.
2.1 Mettons fin aux méga-projets destructeurs et à l'exploitation minière
Les projets en cours tels que les barrages de Silvan et de Cizre, ainsi que les nouveaux méga-projets prévus, notamment les barrages, les centrales hydroélectriques et les grands projets d'irrigation, doivent être arrêtés. Ces projets constituent une intervention systématique visant l'eau, la terre et la culture commune des peuples mésopotamiens, et n'ont produit aucun résultat autre que la destruction écologique.
Les investissements énergétiques, y compris toutes les activités minières et liées aux hydrocarbures qui ne font pas l'objet d'une évaluation environnementale indépendante et qui ne répondent pas aux besoins de la population, doivent être arrêtés. Ces activités détruisent les forêts et la biodiversité, polluent les eaux souterraines et de surface, et transforment les bassins en zones de domination capitaliste. Tous les forages de gaz de schiste doivent être immédiatement arrêtés.
2.2 Suppression des infrastructures nuisibles existantes
Les grands barrages destructeurs doivent être progressivement démantelés pour libérer l'eau. Si l'on considère l'expérience mondiale de ces dernières années, les avantages écologiques et sociaux de chaque projet de démantèlement de barrage ont dépassé les attentes initiales. Ces structures emprisonnent les rivières et menacent la vie des populations. Le démantèlement des barrages est une étape nécessaire pour rétablir le débit naturel des rivières et permettre aux populations déplacées de retrouver leurs habitats séculaires. Il est également essentiel pour restaurer la biodiversité et remettre à jour le patrimoine culturel submergé dans nos bassins.
2.3 Agroécologie et souveraineté alimentaire
Les pratiques de monoculture intensive doivent être abandonnées. Le modèle agricole industriel basé sur l’exploitation des sols et des bassins épuise les ressources en eau de cette région. À la place, la production agroécologique, qui intègre la sagesse de l'agriculture traditionnelle, devrait être privilégiée. L'approche agroécologique préserve le cycle naturel des sols et favorise un modèle de production qui nourrit la vie, et non un modèle qui emprisonne l'eau.
Cette transformation est essentielle pour parvenir à la souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire signifie que les populations déterminent leur propre production en fonction de leurs besoins et que la fertilité des terres dépend de la volonté des communautés, et non des intérêts des entreprises. Lorsque la production agroécologique est associée à la liberté de l'eau, le potentiel d'autosuffisance des populations augmente.
2.4 Solutions institutionnelles
Les organisations professionnelles et syndicales, les conseils de femmes, les organisations écologiques et urbaines, les gouvernements locaux, les universités et les gouvernements des États devraient soutenir les solutions émergeant au niveau local, plutôt que d'exacerber les ravages causés par les méga-projets. Ce soutien sera le fondement d'une approche qui donne la priorité à la volonté du peuple, privilégie la liberté de l'eau et protège les écosystèmes. Tout projet qui ne tient pas compte de la voix du peuple est illégitime. Les communes établies par la population, les conseils locaux et les organisations de bassin sont les véritables moteurs de cette politique. Par conséquent, toutes les institutions devraient assumer leurs responsabilités de manière à renforcer la volonté des communautés locales.
2.5 Suivi local et souveraineté des données
Des systèmes de suivi communautaires devraient être mis en place dans les bassins fluviaux. Les informations relatives à l'eau sont un bien commun et ne peuvent être laissées sous le contrôle d'une seule entité. Par conséquent, toutes les données devraient être disponibles et accessibles au public. La transparence des données est essentielle pour protéger les écosystèmes. Un axe de contrôle social doit être établi pour contrer la commercialisation de l'eau et sa destruction par le biais de politiques de sécurité. Dans le même temps, la science doit être libérée du monopole du capital et du pouvoir. En effet, les connaissances qui permettront de défendre la liberté de l'eau ne peuvent être produites que par des académies indépendantes et libres, fondées sur les besoins sociaux et ancrées dans les connaissances ancestrales de la société. L'accès à l'information renforce le droit des citoyens à s'exprimer. Des rapports doivent être préparés et mis à jour fréquemment, et les données qui en résultent doivent être partagées ouvertement avec le public.
2.6 Souveraineté énergétique
Les projets nucléaires, géothermiques, solaires et éoliens qui ne répondent pas aux besoins de la population et sont détenus par des entreprises privées constituent le visage trompeur du « capitalisme vert ». Sous couvert de transformation écologique, ces projets reproduisent la domination du capital et s'imposent une fois de plus dans les espaces de vie des populations.
Notre objectif n'est pas de créer des modèles énergétiques qui favorisent les intérêts des entreprises. Notre objectif est de créer des modèles énergétiques qui appartiennent aux communautés, sont organisés localement et donnent la priorité à la voix des populations et à la justice écologique. Des coopératives énergétiques basées sur les besoins doivent être créées, et ces coopératives doivent se transformer en une voie vers la liberté et l'indépendance qui permette aux populations de produire leur propre énergie grâce à leurs propres initiatives.
2.7 Prévention de la pollution
Il faut mettre fin aux effets destructeurs, polluants et toxiques des déchets issus de la construction, de l'industrie, de l'agriculture, de l'exploitation minière, de la production d'énergie et de l'armée sur la vie. Ces déchets polluent le sol, l'air et l'eau, perturbant l'intégrité des bassins, perturbant le cycle de l'eau et détruisant les habitats des espèces. Les déchets chimiques, les rejets industriels, les pesticides et les résidus toxiques laissés par l'exploitation minière empoisonnent les rivières. Cet empoisonnement menace toutes les formes de vie, des poissons aux oiseaux, en passant par les humains et les plantes.
Par exemple, le bassin du lac Van est en train d’être rapidement détruit par la pollution, le rejet de déchets et la construction incontrôlée, et cette destruction menace tous les écosystèmes lacustres. Pour protéger le lac Van de la pollution et empêcher que tous les lacs de Mésopotamie ne connaissent le même sort que le lac Urmia, la protection des ressources en eau de la Mésopotamie fait partie intégrante de la lutte pour l'eau. La pollution ne concerne pas seulement l'eau, elle concerne aussi la santé et les moyens de subsistance des populations. Par conséquent, toutes les activités qui produisent de la pollution doivent être arrêtées et des stratégies de prévention holistiques doivent être mises en place pour protéger l'eau.
3. La diplomatie populaire de l'eau
La langue est le moyen par lequel la politique se concrétise, et le langage de la diplomatie de l'eau doit s'ancrer dans la mémoire culturelle des peuples et dans la culture multilingue et religieuse de la Mésopotamie. Il convient de créer un groupe de travail diplomatique collectif où chacun s'exprime dans sa propre langue.
La diplomatie de l'eau devrait être retirée du monopole des États et des entreprises et transformée en une structure multicouche, centrée sur la communauté et façonnée par la volonté du peuple. Les décisions concernant le débit des fleuves ne devraient pas être prises à huis clos. Elles devraient être prises dans des communes et des assemblées établies par le peuple. Aucune diplomatie qui ignore les connaissances et la volonté du peuple ne peut construire la paix. Par conséquent, la diplomatie de l'eau devrait devenir une lutte collective émergeant du niveau local, où les femmes, les paysans, les organisations écologiques, les organisations démocratiques de masse et les institutions syndicales participent sur un pied d'égalité.
3.1 Inclusion et transparence
Nous ne devons pas permettre que les accords sur l'eau soient conclus à huis clos. De telles négociations secrètes isolent les rivières des populations et des écosystèmes. Elles transforment l'eau en un outil au service des luttes de pouvoir entre États et des profits des entreprises. L’opinion des structures collectives et démocratiques établies dans les bassins fluviaux devrait être à la base des décisions régionales. Ces structures devraient représenter le droit du peuple à s’exprimer et devenir la seule plateforme légitime pour protéger la liberté de l'eau. Les décisions qui détermineront l'avenir des rivières ne peuvent être prises que par ces structures collectives mises en place par les populations.
3.2 Garantir la liberté des eaux
Jusqu'à ce que les eaux et les rivières du bassin mésopotamien soient pleinement libérées, la volonté du peuple doit être reconnue comme un principe commun dans les processus diplomatiques par le biais du Réseau du Forum mésopotamien de l'eau. Ce réseau est une structure légitime représentant la volonté du peuple et constitue le principal interlocuteur dans toutes les décisions régionales plaidant en faveur de la liberté de l'eau. L'avenir des fleuves sera déterminé par la volonté collective du peuple, et ce réseau sera le moteur politique du processus de libération. Ce réseau doit tirer sa force de la rue et de la sphère publique.
3.3 Mise en œuvre des accords internationaux
Les accords existants doivent être mis en œuvre de manière efficace. Lorsque la volonté du peuple n'est pas reflétée dans ces accords, l'avenir de l'eau est déterminé à huis clos, ce qui est illégitime et inacceptable. Les accords ne doivent pas être conclus selon une logique qui asservit l'eau et la transforme en un outil de profit. Les politiques qui protègent la vie et l'eau doivent servir de base. Lors de la rédaction de nouveaux accords, le droit du peuple à s'exprimer doit être déterminant, et le principe de la liberté de l'eau et de la vie doit être à la base de toutes les décisions. Tout accord qui ne donne pas la priorité au débit des rivières, à l'intégrité des écosystèmes et à la volonté du peuple est illégitime.
3.4 Le rôle des gouvernements locaux
Les gouvernements locaux des villes et des agglomérations riveraines devraient jouer un rôle actif dans les processus diplomatiques et les politiques liées à l'eau. L'avenir des fleuves ne peut être laissé aux décisions de centres éloignés. Dans les questions d'intérêt local, c'est la volonté collective de la population locale qui devrait déterminer le processus. Les gouvernements locaux devraient donc donner la priorité à la volonté des structures collectives qui protègent l'eau. Ces structures seront des structures légitimes représentant le droit de la population à s'exprimer et la dynamique qui organise les processus diplomatiques à partir de la base. D'un point de vue socio-écologique, dans le cadre des politiques démocratiques et écologiques relatives à l'eau et aux bassins, tous les gouvernements locaux, en particulier les municipalités, devraient établir et respecter des principes, des politiques et des objectifs liés à la gestion de l'eau.
3.5 Un réseau de communication solide
Des webinaires réguliers, des groupes de discussion par courriel et des mécanismes de surveillance conjoints seront mis en place. Ce réseau de communication permettra de partager les connaissances des personnes, de renforcer les structures collectives de protection de l'eau et d'assurer la continuité de la solidarité dans toute la Mésopotamie.
3.6 Plan d'action urgent pour Hesekê
La station d'eau d'Alouk, située près de Serekaniye et occupée par des groupes armés affiliés à la Turquie depuis 2019, doit être soustraite au contrôle de ces groupes armés et déclarée zone entièrement accessible aux efforts humanitaires. Cela permettra d'éviter l'interruption de l'approvisionnement en eau potable de Hesekê. Cette mesure est urgente afin d'empêcher que l'eau ne devienne un outil d'oppression et de guerre et de protéger le droit à la vie de la population. En raison de l'urgence de la situation, une délégation devrait être nommée pour surveiller, contacter et rendre compte des dégâts dans la région. Les acteurs internationaux devraient être appelés à sensibiliser l'opinion publique sur cette base et à résoudre le problème dès que possible.
3.7 Groupe de travail « Diplomatie de l'eau par les femmes »
Un groupe de diplomatie de l'eau composé de militantes écoféministes, de conseils de femmes et d'organisations sera créé afin de valider la pratique contre le patriarcat dans la diplomatie de l'eau dans la région.
Le groupe de diplomatie de l'eau par les femmes créera une plateforme collective pour l'égalité des sexes, les perspectives de libération des femmes et le rôle de premier plan des femmes dans la lutte pour l'eau, la justice écologique et la liberté sociale.
3.8 Solidarité transfrontalière
Les mécanismes de solidarité seront renforcés afin de protéger les défenseurs de l'eau, d'élaborer des stratégies communes et de lutter ensemble contre l'écocide. Ces mécanismes constitueront un réseau de résistance collective où les peuples s'uniront et où les défenseurs de la liberté de l'eau se rassembleront dans une lutte commune.
3.9 Développement des capacités juridiques et universitaires
Des réseaux de partage d'informations et d'expériences seront mis en place afin d'utiliser efficacement le droit international de l'eau. Ces réseaux établiront une chaîne de solidarité qui défendra les droits des rivières, mènera des procédures judiciaires fondées sur la volonté du peuple et protégera la liberté de l'eau.
3.10 Diplomatie multicanale
Nous adopterons les principes de la Déclaration de Katmandou de 2025, qui met l'accent sur une diplomatie et une coopération inclusives en matière d'eau, qui touchent les communautés locales et prennent en compte les acteurs non humains. Cette approche respecte les traditions, la culture et la dignité des populations locales et favorise la solidarité interculturelle.
En conclusion
Le 2ème Forum mésopotamien de l'eau a été une étape qui a élargi la lutte lancée à Souleimaniye. Ce rassemblement, fondé sur la volonté du peuple mésopotamien, a créé un nouveau seuil pour la liberté de l'eau. Il a démontré que la paix peut être établie grâce à un cadre politique qui donne la priorité aux fleuves, et que les personnes qui libèrent l'eau peuvent également libérer leur propre avenir.
En quittant Amed, nous ne nous considérons plus comme des individus dispersés. Nous cheminons désormais ensemble. Nous sommes un mouvement uni qui étend le Réseau de l'eau de Mésopotamie. Nous porterons la liberté des rivières, la volonté du peuple et le langage de la paix aux quatre coins de la Mésopotamie.
Nous mettrons en pratique dans nos propres régions notre engagement à établir des communes de l'eau et des structures collectives pour protéger l'eau. Nous mettrons en place des structures de défense de l'eau dans les villages, les quartiers et les villes, et nous rassemblerons ces structures lors des Assemblées de l'eau, qui se réuniront dans toute la Mésopotamie. Ces assemblées seront les porteuses et les exécutantes de notre nouveau contrat social défendant la liberté de l'eau et de la vie.
Nous nous engageons à transmettre l'esprit, les paroles, le courage et la détermination de ce forum dans nos propres régions. Nous marcherons côte à côte pour le droit d'accès à l'eau et le droit à des rivières vivantes. Nous intensifierons la lutte commune contre les barrages, les mines, les politiques de l'eau axées sur la sécurité et l'écocide dans toute la Mésopotamie.
En préparation du prochain forum, nous mettrons en place un comité indépendant intercommunautaire sur l'eau entre l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Turquie. Nous renforcerons la solidarité internationale afin de protéger nos lacs, nos rivières, nos marais et toutes les espèces vivantes.
À chaque étape, nous nous réunirons lors des forums mésopotamiens sur l'eau afin d'œuvrer pour la paix et de construire la liberté. Nous savons que lorsque les rivières coulent librement, la paix s'enracine. La vie commune en Mésopotamie sera réécrite dans la liberté de l'eau.
Nous commençons les préparatifs pour organiser le prochain Forum mésopotamien de l'eau dans le sud de l'Irak. Nous avons tous à cœur de nous réunir sur ces terres, là où le Tigre et l'Euphrate se jettent dans la mer, là où les marais et les roseaux de Mésopotamie nourrissent la vie depuis des siècles. Nous invitons tous les peuples, communautés et organisations qui défendent la libre circulation des fleuves à participer à ce rassemblement. Libérer les fleuves de Mésopotamie signifie défendre le droit à la vie de tous les êtres vivants. Aucune lutte pour la liberté n'est complète sans la préservation de la diversité des espèces. En rétablissant une relation symbiotique avec la nature, nous vivrons avec les arbres, l'eau, les insectes et tous les êtres vivants dans une perspective de « coexistence dans la diversité », et nous poursuivrons notre lutte sur la base de ce principe. Nous souhaitons plein succès à tous ceux qui contribuent à cette réunion et à nos précieux amis dont le cœur bat pour cette cause, et nous leur adressons nos salutations et notre respect.
Nous agissons pour la paix, la mise en commun de l'eau, de la terre et de l'énergie, et pour une vie libre.
Ceux qui libèrent l'eau libèrent la vie et favorisent la paix...
Comité du 2ème Forum mésopotamien de l'eau





